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Les années 80-90 marquent donc en France le triomphe de l'argent-roi et du libéralisme à tous les niveaux, politique, économique et financier et son emprise au plus haut niveau de l'Administration ce qui lui permet de profiter encore plus des deniers publics. Nazanine Ravaï peut écrire dans son livre "La République des vanités" chez Grasset : "Certains ont admirablement réussi. Affranchis de la tutelle publique, ils se sont constitué des fortunes colossales sur les décombres des entreprises publiques, avec la complicité de l'Etat français. Bernard Arnault, François Pinault, André Rousselet ou encore Claude Bébéar, pour ne citer qu'eux, sont peut-être les seuls vrais capitalistes français. Consacrés sur le tard, ces corsaires d'hier sont désormais des gloires nationales."

 

Bernard Arnault, LVMH, a constitué la première fortune de France  sur l'immobilier puis les acquisitions financières d'entreprises "à la découpe" et le luxe, avec le soutien des banques Lazard et Crédit Lyonnais et après avoir perçu 2 Mds F du gouvernement Fabius pour l'acquisition de Boussac (sous condition, non tenue, de sauver les emplois). Il fut l'un des témoins du mariage Sarkozy-Cécilia et invité au Fouquet's en 2007! Le témoin au mariage Sarkozy-Carla n'était autre que Nicolas Bazire, numéro 2 du groupe LVMH...B.Arnault est propriétaire du journal économique "Les Echos".

 

François Pinault, PPR, est à la tête de la troisième fortune française acquise d'abord dans la spéculation sur le sucre, puis les achats-ventes d'entreprises (autour du bois) en difficulté "à la découpe" avec le soutien du Crédit Lyonnais et dans des circonscriptions stratégiques, celles de Chirac, d'Edith Cresson, Bérégovoy ou Fabius ce qui lui permet certaines facilités. Il passe ensuite à plus gros, avec la Fnac, le Printemps puis sait profiter à fond des opportunités des privatisations et du CDR.  Il a réussi à ne pas payer d'impôts sur le revenu jusqu'en 1997 grace à des sociétés offshore dans les Antilles néerlandaises. C'est un grand ami de Chirac mais qui ne réchigne pas à soutenir Sarkozy ; il est propriétaire du magasine Le Point.

 

 

André Rousselet est au delà de la 200 ième fortune française. Il est surtout connu en tant que propriétaire du Groupe G7 (comprenant les fameux taxis, mais aussi transport, stockage et compagnie des remorqueurs Abeilles) et comme le fondateur de Canal+ avec le soutien de F. Mitterand. Directeur du cabinet du président socialiste et homme d'affaires avisé il a été un intercesseur de premier plan entre les industriels et le pouvoir socialiste. Il a participé activement à la tête d'Havas au projet mitterandien de libéralisation du paysage audiovisuel français ouvrant en même temps la boite de Pandore des futurs médiacrates tels Bouygues, Lagardère et consorts.

L'un de ses associés et amis, Jean-jacques Augier, celui qui avait deux sociétés offshore, a été le directeur financier de la campagne présidentielle de F.Hollande.

 

Claude Bébéar est le PDG créateur du groupe AXA, empire mondial de l'assurance et grand nettoyeur sur le net tant et si bien que sur wikipedia ne figure qu'une biographie trés expurgée. Il construit son groupe en tant que dirigeant de mutuelles d'assurances proches des milieux catholiques ; on le dit proche de l'Opus Dei (ce qu'il dément) et de la banque Rivaud (banque du RPR active en Italie et proche du Vatican) dont il fut administrateur; Ses relations et les capitaux propres des mutuelles vont lui permettre d'acquérir progressivement  dans sa holding une kyrielle de compagnies : Groupe Drouot, La Providence en 1986 avec le soutien de Paribas (présidée alors par Michel François-Poncet, un ami de Bébéar) puis la Compagnie du Midi ; le groupe devient AXA en 85 et se lance à l'international fin 80 avec l'acquisition de la mutuelle américaine Equitable Life qu'il privatise. L'acquisition de l'UAP en 1996 marque la fin d'un combat avec la BNP de Michel Pébereau et sacre l'Empire AXA et son empereur. Un article du Point écrit  alors
"Mais, plus globalement, le rapprochement de ces deux géants redistribue les cartes dans le monde de la finance et, indirectement, dans l'industrie. Axa/UAP devient en effet l'actionnaire de référence de la BNP (14 % du capital), de Paribas (11 %) et de Suez (8 %), et détiendra 9 % du Crédit national et 4 % de la Société générale. Bébéar est le maître de la finance française. Il pourra prêter à qui il voudra, nommer qui bon lui semblera. Et ce n'est pas tout : le nouvel ensemble détient encore directement 8 % des Galeries Lafayette, 7 % de Schneider, 5 % de la Lyonnaise des eaux, 4 % de Saint-Gobain, 3 % de Havas, etc. A faire peur... Une telle puissance d'arbitrage du capitalisme français n'a jamais existé - sauf, peut-être, du temps de la splendeur de la Caisse des dépôts, bras séculier de l'Etat."

AXA sera un vainqueur magnanime en soutenant ensuite l'OPA de Michel Pébereau sur Paribas en 1999. Claude Bébéar illustre bien l'arrivée en scêne de ces capitalistes sans capital propre : lui a utilisé les capitaux de petits mutualistes pour construire un empire et asseoir fortune et pouvoir personnel ; cela pose le problème du controle démocratique et citoyen de tous ces organismes "mutualistes" ; d'autres, tels Bernard Tapie, ont utilisé à fond la reprise d'entreprises en difficulté avec l'appui de Banques et de collectivités territoriales. La Commission européenne limitant toujours plus le soutien direct des états, ce type de reprise s'est fortement développé, d'autant plus qu'en France les privatisations ont favorisé un actionnariat fragmenté avec beaucoup de participations croisées de groupes concurrents et ont fragilisé le contrôle boursier de grands groupes dans une bourse française dominée par des capitaux étrangers.Une des filiales américaines d'AXA, Alliance-Bernstein, gére pour 437 Mds $ d'actifs ce qui lui permet d'avoir un role d'arbitre majeur sur les places boursières. 

Le PDG du groupe Crédit Mutuel-CIC, Michel Lucas, suit les traces de C.Bébéar et controle le groupe EBRA de presse régionale : Le Dauphiné Libéré, le Progrès, L'Est Républicain, DNA, Le Républicain Lorrain.

Claude Bébéar a fondé le club "Entreprise et cité" et le think tank  libéral "Institut Montaigne" trés nettoyé sur wikipédia. Le groupe Bilderberg est actuellement présidé par Henri de Castries, successeur de Bébéar à la tête d'Axa.

 

  Un personnage joue également un rôle important dans la montée en puissance de l'argent-roi grâce à la place stratégique de sa fonction et à l'envergure de ses réseaux ; il s'agit de Maurice Levy, le PDG de l'agence Publicis, troisième groupe mondial de communication. Il maitrise ainsi les budgets publicitaires d'une bonne partie des médias français ce qui lui donne un pouvoir d'influence supérieur à celui des propriétaires comme il s'en targue lui même. Ses réseaux en font un personnage incontournable du monde des affaires et de la politique ; il est à l'origine du Cercle de l'Industrie avec D.Strauss-kahn, il soutient  le Cercle des économistes de Jean-hervé Lorenzi, il a présidé L'AFEP, il est évidemment membre du Siècle et du groupe Bilderberg et participe au Forum économique mondial, au club Horizons, au French American Business Council ...

Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn, les époux Badinter, Simone Veil, Bernard-Henri Lévy, Nicolas Sarkozy, Alain Minc ou Jean-Marie Messier figurent  parmi ses proches et il intervient souvent en médiateur dans le milieu des affaires où son entregent est reconnu de presque tous. 

 

Trois affaires ou personnages emblématiques des années 2000 vont illustrer cette dérive financiariste du patronat français avec la complicité active des milieux politiques ; Jean-marie Messier, Serge tchuruk et Arnaud Lagardère.

 

Les deux premiers ont été propulsés au premier plan avec la bénédiction d'A.Roux , parrain vieillissant du patronat français et ont fait carrière sur les restes de deux Empires aux mêmes initiales CGE, tous deux ébranlés par des affaires judiciaires et en difficulté financière.

 

Pour J.M.Messier, J2M, il s'agit de la compagnie Générale des eaux diversifiée dans les services aux collectivités, mais aussi dans le BTP (n°2), l'immobilier (1/3 de la Défense), les cliniques, la restauration collective (n°3), les médias (participation à Canal+), plus de 2700 filiales en tout gérées de façon autoritaire et secrète par le PDG Guy Dejouany, un autre parrain de ce patronat vieillissant en 1990 ; le vice président n'est autre que A.Roux l'ex PDG de la Compagnie Générale d'Electricité CGE. J2M a suivi le parcours classique, X, ENA, Inspection des finances, conseiller technique de Balladur pour les privatisations puis passage par la Banque Lazard en 1989 ; en 1994 la CGE doit faire face à la montée de différents scandales de corruptions dans les marchés ( Guy Dejouany est même mis en examen à la Réunion) et surtout au risque de faillite de l'entreprise après la crise de 1992 (plus de 30 Mds F de passif en particulier BTP, immobilier) ; Balladur prépare alors sa campagne présidentielle de 95 et ne peut se permettre la faillite d'un fleuron de l'entreprise privée sur fond de corruption et dans les mêmes conditions de gestion aventureuse que le Lyonnais, sur les conseils d'A.Roux il fait venir J2M à la direction générale de l'entreprise avec des garanties de pleins pouvoirs et du soutien des institutions.

En l'espace de deux ans, J2M remet les comptes en ordre- et en trompe l'œil-  en se séparant de filiales douteuse, en vendant quelques affaires recherchées (les cliniques, des immeubles...)  , en minimisant les pertes immobilières, en ventilant les pertes d'un secteur dans les bilans d'autres filiales bénéficiaires et en rangeant les 26 Mds F de provisions publiques déposées pour l'entretien des réseaux d'eau dans les fonds propres de l'entreprise. Fort de ce succès et des soutiens acquis il décide de renforcer la filière communication du groupe Cegetel SFR grâce à des participations renforcées dans Havas, Canal +, Pathé avec des portages financiers de Bolloré.

Le groupe devient Vivendi en 98 et céde progressivement ses participations dans l'immobilier et la construction :  groupe CGIS (partie hôtelière cédée à Accor, immobilier à Nexity, Foncia, Unibail), CBC devient Eurovia, SGE cédé à Vinci. Stéphane Richard est chargé par J2M de la liquidation des actifs de la CGIS où N.Sarkozy intervient en tant qu'avocat sur recommandation de J2M ; en 2000, associé à Alain Dinin, Stéphane Richard participe dans le cadre d'un LBO à ce rachat porté également par Lehman Brother et la banque Ixis, émanation de la CDC. Lors de la revente de ses parts dans Nexity, il dégagera plusieurs dizaines de millions d'euros de plus-values

Le groupe se scinde en deux branches, Vivendi environnement  et Vivendi communication. Le groupe fusionne en 2000 avec l'américain Seagram avec un coût total de 60 Mds € porté par la Bourse (on peut mesurer l'extravagance des sommes par rapport à l'épisode du Lyonnais (perte totale 20Md €)) et devient Vivendi Universal. Vivendi environnement est introduit en bourse la même année et le groupe en abandonnera progressivement le contrôle, l'entité historique devient alors Véolia environnement en 2003 puis Véolia en 2005. L'argent facile du jeu boursier entraine J2M dans une frénésie d'acquisitions mondiales qui débouche aprés la crise boursière de 2001 avec des comptes dans le rouge malgré quelques manœuvres pour faire remonter le cours des actions qui a perdu 70% de sa valeur en une année. La tentation mégalomaniaque de J2M commence à inquiéter les actionnaires et les Banques qui ne suivent qu'à des taux de plus en plus hauts.

On attribue à Bébéar la décision de remplacer J2M en juillet 2002 et d'installer son fidèle J.R.Fourtou à la tête du groupe, bénévolement d'abord, puis grassement ensuite (prés de 50millions € en 4 ans entre stock options et obligations convertibles en action à 8% d'intérêt) ; les activités d'édition sont revendues à Lagardère, Vivendi Universal net est démantelé, les filiales étrangères de Canal+ sont vendues ou abandonnées ; les actifs médias américains sont revendus à General Electric contre 12 Mds $ et une participation dans la chaine de télévision NBC; Le groupe reprend son nom Vivendi en 2006 ; depuis 2004 le groupe bénéficie de l''avantage fiscal du bénéfice mondial consolidé permettant d'étaler les pertes de filiales étrangères.

 

Serge Tchuruk, devient PDG de l'ancienne CGE-Alcatel en 1995, appelé en remplacement de Pierre Suard (en pleins démêlés judiciaires) par le parrain A.Roux. Ancien X, S.Tchuruk a une carrière internationale bien remplie chez Mobil, direction de Rhône Poulenc en 80, passage par la branche Chimie des Charbonnages de France et direction de Total en 90 où il élabore la fusion avec Elf. En 1994 la structure du groupe apparait ainsi :

 

SYSTÈMES DE COMMUNICATION : ALCATEL
CA 113,3   Mds FF Commandes 109,9   Mdi FF Effectifs 123700
ENERGIE ET TRANSPORT GEC ALSTHOM
CA 58,3 Mds FF Commandes 50,3 Mds FF Effectifs 72900
INGÉNIERIE ÉLECTRIQUE CEGELEC
CA   16,4   Mds FF Commandes   15,6   Mds FF effectifs 23 500
ACCUMULATEURS SAFT
CA 4,2   Mds FF Commandes 4,3   Mds FF Effectifs 6 300
SERVICES
CA 7,7 Mds FF Commandes 7,9   Mds FF Effectifs 7000

Le groupe est également bien représenté dans les médias par sa filiale Générale Occidentale,dirigée par A.Roux qui l'a restructurée et réorientée vers les médias. La GO est propriétaire du groupe Express, de la maison d'édition du Point, actionnaire du Courrier International, de CEP-Communication (27,4%) et du groupe de la Cité (34%). de 49% de Nostalgie, radio musicale de RMC, de 49% de la chaîne d'information européenne Euronews, de  49% de Plaisance Télévision,  de 70% de Rediffusion, premier réseau suisse germanophone de télévision câblée. 

Alcatel va être une victime collatérale des privatisations et de l'ouverture des marchés à la concurrence dans le cadre du Traité de Maastricht ; jusqu'alors les relations d'Alcatel-CIT avec France Télécom se déroulait dans le cadre d'un marché captif où Alcatel régnait en maitre dans un consensus général, hérité de la tradition colbertiste. L'affaire, commencée en mars 93 par le licenciement de deux cadres de CIT pour détournement de fonds et surfacturation à France Télécom, se conclue la même année par un accord entre les deux firmes avec 63 M F de préjudice. Puis l'affaire rebondit sur dénonciation de cadres licenciés portant sur des surfacturations plus générales de l'ordre de 650 M F et le scandale s'affiche dans les médias de gauche en contre-feu de l'affaire du Lyonnais.

Pierre Suard est de plus incriminé pour abus de biens sociaux, est-il victime d'acharnement judiciaire de la part du juge Jean-marie d'Huy comme il le sous-entend dans son blog "En toute impunité". IL est certain que le juge, spécialiste des affaires politico-financières, est un coriace obstiné que l'on retrouvera dans Rhodia, Vivendi, l'affaire du CE d'EDF et Clearstream 2 et qu'il ne veut pas s'en laisser conter. D'après la défense de P.Suard dans son blog, il semblerait que les jeux de surfacturations entre filiales qui auraient du être sanctionnés lors des passations de marchés publics avant 1991 ne pouvaient plus l'être après dans le régime de droit commun et qu' "Alcatel CIT pouvait donc, selon ses propres critères, affecter librement les frais d’étude des nouveaux produits, les frais de prospection de nouveaux marchés ou les provisions pour couvrir les aléas de fabrication". Il est intéressant de voir qu'un grand patron libéral reconnaisse ( pour sa défense,certes) que la libéralisation du commerce permet de faciliter les surfacturations voire même de les sortir du terrain judiciaireDes non-lieux ont été prononcés finalement sur les différents chefs d'accusation en 2006 puis en 2008 après que France Télécom se soit désisté de sa constitution de partie civile en 2004 (le pdg est alors Thierry Breton qui deviendra ministre des finances en 2005-2007, auparavant il a été PDG de Thomson lié financièrement à Alcatel ).

P.Suard a été interdit de gestion du groupe en 1995 et remplacé par S.Tchuruk qui a sacrifié à la mode du tout finance alors en cours. Il s'est d'abord empressé de délester le groupe de ses activités médias remis à Havas (par exemple le groupe express sera cédé à Vivendi Universal, puis à Dassault en 2006 et au groupe belge Roularta) et a gonflé les pertes comptables du groupe par d'importantes provisions pour pertes ou restructurations (27 Mds F). Il a choisi en 1997 de se débarrasser des filières industrielles lourdes de Gec-Alstom sans se préoccuper de leur avenir industriel et en privilégiant "l'entreprise dématérialisée sans usines" ; S.Tchuruk plonge ainsi dans la bulle spéculative d'internet ; l' économiste Elie Cohen écrit dans un article sur la CGE :

"Il (Tchuruk) cède même Cégélec et Nexans (ex-Câbles de Lyon), pour faire d’Alcatel un « pure player » des télécoms. Cette stratégie est plébiscitée par les marchés financiers : le titre s’envole jusqu’en septembre 2000 - avant d’amorcer sa descente aux enfers. Cette aventure se révèlera peut être, à plus long terme, positive - il n’en reste pas moins que les acquisitions faites après 1998 ont été ruineuses et souvent inutiles. L’éclatement de la bulle Internet et le grand retournement des télécoms ont même failli emporter l’entreprise" 

La fusion américaine avec Lucent  en 2007 (le rêve américain de nos apprentis financiers!) se révèle en définitive très négative avec plus de 16000 pertes d'emplois et de lourdes pertes en 2009 ; P.Suard peut fort légitimement écrire :" Au terme de la décennie pendant laquelle le groupe perdit une vingtaine de milliards d’euros, Alcatel Alsthom avait disparu. Alcatel se débattait pour ne pas sombrer, le chiffre d’affaires était divisé par deux, les effectifs par plus de trois comme le cours de l’action comparé à l’indice CAC40."

 

Elie Cohen peut ainsi s'interroger :  " Comment expliquer cette relative aptitude au développement quand les entreprises étaient publiques ou quasi-publiques, et cette spirale du déclin frappant des entreprises comme Alcatel-Alsthom, Vivendi Universal ou France Telecom ?"  Les cas précédents ont permis de voir toutes les dérives du capitalisme financier portées par cet esprit de flamboyance français malheureusement trop souvent éloigné de la réalité industrielle, motivées par les profits spéculatifs rapides et mal contrôlées par des directions oligarchiques et opaques.

 

Arnaud Lagardère est l'héritier du groupe Lagardère qui s'est construit dans le sillage de l'Etat et de l'industrie de l'armement avec les missiles Matra ; Jean-Luc Lagardère doit à son protecteur Sylvain Floirat l'entrée au capital de Matra et d'Europe 1 dans les années 60. Il prend le controle d'Hachette en 80 avec le soutien de Giscard et obtient de son ami R.P.Pelat que Matra-Hachette ne soit nationalisée qu'à 51%. Fin 85, Mitterand décide de vendre la participation de l'Etat dans Europe 1 à Sylvain Floirat qui prend alors le contrôle total d'Europe 1 avec JL.Lagardère. Lors de la privatisation de Matra, JL Lagardère rachéte les parts de l'Etat avec le soutien des trois sociétés publiques GAN, Crédit Lyonnais, BNP et à un prix inférieur de 25% à celui des nationalisations cinq ans plus tôt! Après l'échec de la tentative de rachat de TF1 attribuée à Bouygues, JL Lagardère s'est lancé dans l'aventure de la Cinq avec Hachette, c'est un échec ruineux qui aurait du déboucher en 1992 sur la faillite du groupe Hachette et la ruine de JL Lagardère.

Une fusion Matra-Hachette est  combinée avec les services de JM.Messier alors chez Lazard et la bienveillance du tribunal de commerce de Paris présidé par Michel Rouger ( le futur président du CDR du Lyonnais) ; le groupe devient Groupe Lagardère et bénéficie juste après de la commande du siècle, 1200 missiles pour Taiwan. Les petits actionnaires s'estiment alors lésés par le montage financier de la fusion ayant avantagé JL Lagardère juste avant cette commande consolidant l'entreprise et portent plainte pour délit d'initié ( cette procédure aurait peut être été orchestrée par le concurrent Thomson-CSF et son PDG Alain Gomez, un temps mis en garde à vue). JL Lagardère est mis en examen par la juge Eva Joly mais l'affaire débouchera sur des non-lieux. Noël Forgeard, un ancien conseiller de Chirac à Matignon devient directeur général du groupe et Jean-louis Gergorin, proche de D.de Villepin, est nommé directeur de la stratégie. Des noms qui feront les unes de l'actualité un peu plus tard.

 

Le groupe Lagardère échoue dans la reprise de Thomson lors de la privatisation de 1997, Alcatel et Dassault ayant obtenu le plus gros du marché. Fort de ses appuis dans les médias et dans les milieux aéronautiques il presse alors le pouvoir socialiste pour une alliance avec l'Aérospatiale car l'Europe voit très mal son statut d'entreprise publique et qu'il y a menace de constitution d'un groupe aéronautique concurrent avec Daimler et British Aerospace. Lagardère obtient ainsi en 1999 la fusion avec 1/3 du capital alors que la valorisation de son groupe est estimée entre 0,8 et 1,5 Mds € et celle d'Aérospatiale entre 15 et 24 Mds € (soit  entre 10 et 30 fois plus). Devinez qui fait une bonne affaire? Merci, Monsieur Jospin! Merci, l'Europe de nous avoir conduit à brader ainsi les fleurons de notre industrie publique. Merci, Monsieur Gayssot d'avoir ainsi avalé les couleuvres sans rien dire, ou presque!

En 2000, Lagardère obtient que le projet EADS voit le jour à des conditions avantageuses pour le privé : Daimler-Chrysler intervient à égalité avec la partie française représentée dans la holding Sogeade (alors qu'elle apporte moins d'actif) chacun pour 30,3% et SEPI (état espagnol) pour 5,5%, le pouvoir de décision dans Sogeade est donné à Lagardère alors que l'Etat intervient pour moitié. Merci, Monsieur Strauss-Kahn pour avoir  aussi bien défendu les intérêts de la France!

Depuis 2003, et la mort de son père, A.Lagardère préside le groupe et se montre plus intéressé par la partie communication, people et sport ; or c'est lui qui représente la Sogéade, partie française du consortium EADS et on comprend ainsi comment sont représentés au bout du compte les intérêts français dans une affaire issue pourtant d' initiatives publiques françaises. L'Affaire EADS éclate en 2006 lors de la révélation des difficultés du programme A 380 quand le cours de l'action va perdre brutalement plus de 30% en une séance  puis passer de 32,60€  en 2006 à 24 en juin 2007, puis 12 un an plus tard et 11,7 encore un an après en 2009.

L'affaire comprend deux volets :  d'abord un délit d'initié général car de nombreux cadres ont vendu massivement leurs actions avant la chute des cours dont Noel Forgeard et ensuite, moins connu, la cession de 7,5% des participations de Lagardère dans EADS juste avant la chute des cours et dans des conditions très favorables pour lui. La vente s'est conclue à terme en 2006 avec la banque Ixis, devenue ensuite Natixis, en trois livraisons ,juin 2007,2008,2009 au prix fixe de 32,6 €, pour un montant total voisin de 2 Mds € ; le contrat prévoyait même une clause d'indemnisation de Lagardère en cas de hausse des cours! L'étalement lui permettait une optimisation fiscale ainsi que le maintien de son contrôle de Sogeade un an de plus pour établir de nouveaux statuts. Ixis devait garder 2,5% sur les 7,5 du total et placer les 5% restant chez des investisseurs institutionnels dont 2,25 à la caisse des Dépots et consignations CDC (600M €), plus de 81 M € à CIC et Crédit Mutuel mais aussi aux Caisses d'Epargne.

Ixis est une banque d'investissement fondée par la CDC en 1999, puis portée à parité par la CDC et les Caisses d'Epargne et reprise en 2004 par le groupe des caisses d'Epargne CNCE pour devenir enfin Natixis dans le rapprochement des Caisses d'Epargne avec les Banques Populaires. Ce montage combiné avec des banques telles Lazard et Morgan Stanley a permis d'éviter à A.Lagardère une perte cumulée voisine de un Milliard d'euros ; ceux qui vont encaisser ces pertes sont des organismes publics, des caisses d'épargne ou des organismes mutualistes. On a là un cas d'école de privatisation des profits et de socialisation des pertes!

On peut lire ici le rapport du Sénat sur l'affaire. Seuls le CIC et Crédit Mutuel ont porté plainte, ils avaient été déboutés en appel mais la cour de cassation a cassé l'appel en 2012 et renvoie l'affaire en l'état initial. La CDC s'est contenté de porter 200M € de provisions pour dépréciations d'actifs dans son bilan. Ce qui est stupéfiant dans ce rapport c'est que personne n'était au courant de la vente et que personne n'a rien décidé (le responsable était même hospitalisé au moment des faits!). 

 

Concernant les délits d'initié, l'AMF (autorité des marchés financiers) a considéré en 2009 qu'ils ne relevaient d'aucune sanction. Personne n'était au courant de rien!

En 2009, le président de l'AMF est J.P.Jouyet, nommé par Sarkozy, il devient d'ailleurs président de la CDC en 2012 ; Cet énarque a traversé les différentes alternances depuis Delors, Jospin, Fillon, Sarkozy jusqu'à Hollande. Il a signé l'appel des "Gracques" en 2007 pour une alliance PS-UDF. Sans doute n'a-t-il pas voulu que, A.Lagardère, ce "comme un frère" du président Sarkozy, soit trainé devant les tribunaux. En plus, n'y allait-il pas de l'intérêt supérieur d'EADS et de l'Europe!

 

Une autre affaire concernant la CDC est passée relativement inaperçue bien qu'elle ait donné lieu à une procédure judiciaire en cours et une interpellation au Sénat. Il s'agit du rachat par la CDC en 2006 de la chaine de restauration rapide "Quick" appartenant au milliardaire belge Albert Frére pour 800 M €. Nous avons déjà vu plus haut l'intérêt du capitaliste belge pour l'économie française et ses soubresauts. L'article suivant du site boursier zone bourse rappelle les faits et évoque les poursuites dont il a été victime de la part de Quick, poursuites qui ont été jugées abusives par l'institution judiciaire. Cette vente à un prix jugé excessif par Jean-marie Kuhn, un homme d'affaire français déjà en litige avec A.Frère, tombait à pic pour le milliardaire belge qui voulait renforcer sa participation dans le capital de Suez avant la fusion GDF-Suez en 2007. Dans une lettre ouverte à N.Sarkozy, J.M.Kuhn rapporte qu'à l'occasion de cet achat de Quick et aussi d'un rachat de participations dans Eiffage pour 398 M €, la CDC a pu débourser, fin 2006, plus d'un milliard d'euro à la holding GBL controlé à parité par les deux milliardaires Frère et Desmarais. Les deux milliardaires ont pu alors renforcer leur participation dans Suez  à hauteur de 13,4% grâce à un investissement de 798 M €.

 

Pour terminer cette étude on peut citer les trajectoires flamboyantes de trois golden boys contemporains dont deux font la une de l'actualité médiatique et judiciaire.

 

Denis Olivennes École normale supérieure de Saint-Cloud (1980),  IEP de Paris et ancien élève de l'ENA (promotion Michel de Montaigne), auditeur à la Cour des comptes, avant de devenir en 1992 le conseiller du ministre de l'économie et des finances, puis du Premier ministre Pierre Bérégovoy. En 1993, il rejoint le groupe Air France, dont il deviendra directeur général adjoint. Il quitte Air France en 1997 et devient président-directeur général de NC Numéricable. .

En juin 2000, président de Canal+ France (qu'il quitte avec un parachute de 3,2 M€) , il rejoint le groupe PPR en tant que directeur général distribution en 2002, puis il est nommé en 2003 à la tête du groupe Fnac en tant que président-directeur général, En mars 2008, Denis Olivennes quitte la Fnac et le groupe PPR pour rejoindre Le Nouvel Observateur en tant que directeur général délégué et directeur de la publication. Fin 2010, il quitte Le Nouvel Observateur pour succéder à Alexandre Bompard à la tête d'Europe 1 et .président de Lagardére Active.

 

Stéphane Richard : HEC (promotion 1983) ,ENA (promotion Fernand Braudel)  inspecteur des Finances. 1991 cabinet du ministre délégué à l'Industrie et au Commerce extérieur, Dominique Strauss-Kahn, comme conseiller technique, 1992 : chargé de mission par Jean-Marie Messier à la Compagnie générale des eaux puis administrateur et directeur général de la Compagnie immobilière Phénix en 1994- qui devient en 95  la Compagnie générale d'immobilier et de services puis Nexity

En 1997,  il est directeur adjoint la Compagnie générale des eaux jusqu'en 2000 et  s'occupe de la liquidation des actifs de la CGIS. On a vu précédemment comment il a pu réaliser ainsi d'importantes plus values avec des rachats en LBO. À partir de 2003, il est numéro quatre de Veolia, en tant que directeur général adjoint de Veolia Environnement et de Connex devenu Veolia Transport et président du conseil de surveillance de Nexity ; En 2007,  appelé par Jean-Louis Borloo, ministre de l'Économie, des Finances et de l'Emploi, comme directeur de cabinet, il est reconduit par Christine Lagarde.

Le 1er septembre 2009, Stéphane Richard est directeur à l'international du groupe France Telecom puis directeur général adjoint chargé des opérations France  le 5 octobre 2009.  Il remplace le PDG, Didier Lombard en mai 2011. Il a été entendu par le juge dans l'affaire de l'arbitrage Tapie en 2013.

S. Richard cultive ses amitiés à droite comme à gauche de Sarkozy à Manuel Valls en passant par DSK, Claude Bartolone ou Tony Dreyfus.

 

François Pérol  HEC, IEP Paris, ENA (promotion Jean-Monnet) Inspection générale des finances. En 1994, rapporteur puis secrétaire général adjoint du comité interministériel de restructuration industrielle (CIRI).  1996, à la direction du Trésor en tant que chef du bureau des marchés financiers. De 1999 à 2001, il est secrétaire général du Club de Paris, chargé des négociations internationales sur la dette. Il est promu sous-directeur du financement et développement des entreprises à la direction du Trésor en 2001

.En 2002, directeur adjoint du cabinet de Francis Mer, puis de Nicolas Sarkozy, au Ministère de l'Économie, des Finances et de l'Industrie. Il s’occupe en particulier des sauvetages d'Alcatel, de Bull, de France Telecom  et de la recapitalisation d'Alstom, négociée avec la Commission européenne. François Pérol suit également la naissance de Sanofi-Aventis, négocie pour le gouvernement français avec la justice américaine pour la conclusion de l'affaire Executive Life, et organise la cession d'Ixis par la CDC aux Caisses d'Epargne

François Pérol s'inscrit à l'UMP en 20042.

De 2005 à 2007,  associé-gérant de la banque Rothschild & Cie. Conseil des  Banques populaires dans la création de Natixis, filiale commune du groupe mutualiste et des Caisses d'épargne,

En mai 2007, secrétaire général adjoint de la présidence de la République française, Spécialiste des montages financiers et industriels, François Pérol travaille à la simplification de l'organigramme d'EADS, dessine le processus de fusion de Suez et GDF,  Il soutient le rachat de 20 % de Thales par Dassault Aviation. Il gère également le dossier Areva, avec le retrait de Siemens, et la potentielle entrée de Bouygues et Alstom3.  Il finalise la fusion  par l'Élysée entre les Caisses d'Épargne et Banques Populaires, alors que l'État doit y injecter 4 à 5 milliards d’euros et prendre environ 20 % du capital du nouveau groupe.

 Le 26 février 2009, il devient président du directoire BPCE puis président du conseil de surveillance de Natixis le 6 mars 2009.

Le 27 juin 2012, la Cour de cassation, sur requête des syndicats CGT et Sud de la banque, qui se sont constitués partie civile, a ordonné l'ouverture d'une information judiciaire pour prise illégale d'intérêts à l'encontre de François Pérol. Dans le cadre de cette instruction, le juge Roger Le Loire a fait procéder à une perquisition au domicile de François Pérol par des policiers de la division nationale d'investigations financières et fiscale.

 

 

On peut mesurer aprés cette lecture à quel point la démocratie ne peut se réduire à quelques élections périodiques mais exige des contre-pouvoirs réels, populaires, citoyens , à tous les niveaux, dans l'entreprise, les mairies, les régions, l'Etat. Les associations, les syndicats, les comités de citoyens doivent y jouer un rôle essentiel en y faisant vivre une démocratie transparente.

 

Ajout du 04/07/2013

 

On vient d'apprendre aujourd'hui, de la bouche de Delphine Batho, évincée du Ministère de l'Environnement, qu'elle devrait sa disgrâce au patron de Vallourec, Philippe Crouzet.

Ce dernier, ex ENA, Conseil d'Etat, a fait ensuite carrière à Saint Gobain pour finir  enfin Président du Directoire de Vallourec et administrateur d'EDF chargé du Comité de suivi des engagements nucléaires.

Si l'on rappelle le fait que "Vallourec sert principalement les marchés du pétrole, du gaz et de la production d’électricité." on comprend vite que la volonté de D. Batho de stopper l'exploitation des gaz et pétrole de schiste et de diminuer la part du nucléaire ne sert pas les intérêts de P. Crouzet.

 

Il n'y a pas de mal à cela. Là où le bat blesse c'est que P. Crouzet est l'époux de Sylvie Hubac, énarque de la promotion de F. Hollande et actuellement Directrice du Cabinet du Président. On comprend mieux alors l'allégation de l'ex ministre.

 

On constate une fois de plus cette proximité douteuse entre des intérêts économiques privés et les plus hautes sphères de l'Etat!

Un article du blog éducation du Nouvel Observateur vient conforter doublement cette analyse de l'évolution des milieux politiques et économiques français. Il s'inscrit dans un questionnement rédactionnel "Les ingénieurs doivent-ils devenir traders? " et le titre en est : "Comment HEC a enfoncé Polytechnique et l'ENA."

Ce questionnement du Nouvel Obs, puis la réponse positive qu'il lui apporte permettent déjà de mesurer l'ampleur de l'évolution libérale de ce journal de la gauche intellectuelle des années 70-80.

Le contenu de l'article lui même vient ensuite constater l'importance croissante de la formation HEC parmi les cadres dirigeants. Dans les années 60, les étudiants en classe préparatoire aux grandes écoles de commerce étaient surnommés "épiciers" par les autres prépas, khagneux ou taupins. La formation a acquis ses galons dans les années 80, avec l'ouverture des frontières, la concurrence accrue et la montée en puissance de l'économie financière et du Marché. C'est alors que l'on a souvent entendu le refrain suivant : "La France sait très bien produire, mais elle ne sait pas vendre".

 

Alors, comme souvent en France, le balancier est allé très loin dans l'autre sens avec un petit air de revanche qui n'arrange rien. D'autant plus, que toutes les techniques de management qui voient alors le jour sont importées tout droit des Etats Unis et ne sont pas toujours en symbiose avec la culture française.C'est ainsi qu'en sacrifiant à la mode financière de groupes spécialisés, leaders mondialisés à la "gestion optimisée", on a démantelé à la va-vite des consortiums comme les deux CGE patiemment construits sous l'égide du colbertisme industriel français comme le signalait E. Cohen cité plus haut dans l'article.

Didier Pineau-Valencienne, ex HEC, a été l'un des premiers à introduire les méthodes de management américaines dans les années 80 en particulier chez Rhône Poulenc, Schneider et Creusot-Loire. J2M et B. Tapie ont été dans les années 90 les vedettes emblématiques de cette économie financière casino flamboyante.

L'émergence de la formation HEC dans l'élite dirigeante ne fait que traduire cette évolution libérale des années 80. Ainsi apparaissent aux postes clés des ex HEC tels Dominique Strauss Kahn, Rémy Pfimlin à France Télévision, Proglio à EDF, Louis Gallois à EADS, Stéphane Richard à France Télécom, Beaudoin Prot à BNP-Paribas, De Castries à Axa, Bruno Lafont à Lafarge, Jean Paul Agon à L'Oréal, Pascal Lamy à l'OMC,  Erik Israelewicz à la rédaction du journal Le Monde, Louis Dreyfus au groupe Le Monde et dans le personnel politique on retrouve Pecresse, Hollande, Borloo, Perol, Woerth...

D'après le magasine Fortune " HEC est la 4eme « usine à patrons » mondiale, aux cotés d'Harvard et d'Oxford, devant Polytechnique ( 7° place) et l'ENA ( 9° place)"

L'extrait de l'article ci-dessous est révélateur de cette évolution vécue à la fois comme une mode et une revanche :

Cette évolution marque un tournant majeur en France : les éléments brillants se sont mis à aller vers les écoles de commerce, et ceci a mis fin à un siècle de domination d'élites étatiques issues d'écoles d'ingénieurs » analyse Jean Pierre Boisivon, (photo) ancien patron de l'ESSEC, et ancien directeur de la prévision à l'Education Nationale. "

L'auteur de cette assertion -fausse par ailleurs, car en tant qu'ancien professeur de classes prépas, je puis affirmer que les éléments les plus brillants se dirigent majoritairement vers les mathématiques Spéciales ou les Khagnes, la hiérarchie de tête restant Normale Sup et l'X sauf peut-être dans les toutes dernières années- laisse ainsi percer un reste de frustration et quand on réalise qu'il fut directeur de la prévision à l'Education Nationale on comprend mieux quelles ont pu être les erreurs d'aiguillage fréquentes pour les orientations des filières : du Collège unique à l'informatique en passant par les excès des maths modernes, du tout SVT d'Allègre ou par la "révolution" du cartable électronique et du savoir être!

Plus inquiétant, l'article montre également la puissance du réseau des ex HEC sous l'influence de  Christian Vuilliez ancien directeur de HEC puis de la CCIP (chambre de commerce et d'industrie de Paris)  membre du Haut Conseil de l'Education, de la Banque mondiale  et conseiller occasionnel de ministres de l'Education tels Jospin, Allègre ou Bayrou. Or ce réseau s'apparente plus à un lobby promotionnel d'une Ecole entreprise et d'une politique libérale financiarisée.

S'inquiétant de la désindustrialisation réelle l'article se fait accusateur en rappelant les propos d'un spécialiste du recrutement:

" « La culture d'innovation est trop absente des écoles d'ingénieurs » accuse Pascal Brier, un EDHEC qui dirige le plus gros recruteur français de diplômés techniques, la société Altran"

Pour qui connait le milieu du recrutement pour l'avoir pas mal côtoyé cette phrase peut faire bondir. Il est certain qu'il est plus facile d'innover avec des séminaires de motivation, des critères de graphologie, des séances de Job dating ou l'utilisation des réseaux sociaux plutôt que dans la production d'acier ou dans la chimie organique.

Cette phrase révèle d'ailleurs toute l'ignorance mais aussi la suffisance de ceux qui dans une période de tension sur l'emploi vont être tentés de profiter du la bribe de pouvoir qui leur est ainsi remise par le système économique. Fleurissent ainsi des critères de choix tout à fait exotiques : la tête du client (en général, l'exotisme est assez mal vu), l'habillement, l'odeur (oui je l'ai entendu de la part d'un recruteur parmi mes relations), le conformisme attendu avec une pointe d'originalité conforme...

L'article, dans un moment de lucidité, émet cependant un bémol de réserve en évoquant "le fanatisme gestionnaire", et ses conséquences sur la vie au travail.

Christian Vuilliez, lui même, comme le rapporte le texte , regrette que l'on soit allé trop loin dans ce sens ; "tout n'a pas été bon dans les résultats de cette action" , il fustige "l'exécrable court termisme"  et "la tyrannie du reporting permanent des gestionnaires". Son constat est finalement assez proche de celui que nous avons posé plus haut :

"Il n'y a plus de vision à long terme comme au temps où l'on a su concevoir le nucléaire, l'aéronautique. »

 

Le drame de notre société actuelle est qu'elle est inscrite dans une dynamique (mondialisation financière et libre échange) et dans des structures (OMC, OTAN, FMI, UE...) dont tous les spécialistes réels et sincères reconnaissent qu'elles dysfonctionnent mais qu'aucun politique dit de gouvernement n'a le courage de dénoncer.

Seuls un fort mouvement populaire ou l'inévitable catastrophe pourront infléchir le cours de nos sociétés et mettre fin au totalitarisme du Marché et aux privilèges de son oligarchie.

Les solutions ne pourront pas venir de ces extrémistes de la gestion néolibérale. Elles sont à rechercher du côté de ceux qui proposent une nouvelle démocratie solidaire et sociale, privilégiant le lien social, l'initiative citoyenne, le contrôle populaire de l'économie et de la finance, le respect des grands équilibres de la planète et une régulation équitable des échanges.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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