Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Analyse de la politique américaine par Z.Brezinski : l’impérialisme américain vu de l’intérieur

Zbigniew Brzezinski a été conseiller à la sécurité nationale du Président des États-Unis Jimmy Carter. En tant que tel, il a été un artisan majeur de la politique étrangère de Washington, soutenant alors à la fois une politique plus agressive vis-à-vis de l'URSS qui mettrait l'accent à la fois sur le réarmement des États-Unis et l'utilisation des droits de l'homme contre Moscou.

Il a aussi été membre du comité directeur d'Amnesty International, du Conseil des relations étrangères (CFR), de l'Atlantic Council et du National Endowment for Democracy (NED). Il a conseillé également Georges Bush père et puis a travaillé de 1987 à 1988 sur la Commission mixte du Conseil de sécurité nationale et du Département de la Défense sur la stratégie à long terme des États-Unis. De 1987 à 1989, il fait partie du Conseil du renseignement extérieur pour le président (PFIAB).

Il a été nommé conseiller aux affaires étrangères par Barack Obama lors de sa campagne présidentielle. Il a écrit le livre « Le grand Échiquier » en 1997 (version française chez Hachette). Toutes les citations qui suivent sont extraites de ce livre.Les titres et sous-titres sont également extraits du livre.

La fin du présent texte permet de bien comprendre les dessous géopolitiques de la crise actuelle en Ukraine et de réaliser que l'histoire n'est pas que le fruit du hasard mais obéit à des logiques d'intérêt froidement et longuement réfléchies.

Préface de : Gérard Chaliand
directeur du Centre d'étude
des conflits (FED)

"Pendant quelques années, entre 1975 et 1980, la politique étrangère américaine, sauf dans le conflit israélo-arabe (accords de Camp David en 1978) paraît moins dynamique que celle de son adversaire soviétique. Tour à tour après la chute de Saigon (1975). les Etats-Unis qui. depuis quelques années, sont à portée des missiles soviétiques et admettent depuis Sait I (1972) l'idée d'une parité en matière nucléaire subissent des reculs en Angola (1976). en Ethiopie (1977). en Iran (1978), au Nicaragua ( 1979) et en Afghanistan avec l'intervention soviétique de Noël 1979.

Mais derrière les succès diplomatiques des Soviétiques, l'économie piétine et la contre-offensive idéologique entreprise par l'équipe Carter-Brzezinski, avec pour thème les droits de l'homme, commence à porter ses fruits. Le gauchisme et l'antiaméricanisme perdent de leur virulence avec la révélation des exactions commises par les Khmers rouges, l'échec de la révolution culturelle chinoise, la grande voix de Soljénitsyne bientôt relayée par d'autres opposants, tel Sakharov. La politique d'aide aux Contras du Nicaragua entamée sous Carter se généralise avec Reagan, et les moudjahiddin d'Afghanistan - surtout les plus islamistes d'entre eux – sont de plus en plus solidement épaulés.

C'est durant la guerre d'Afghanistan, après la disparition de Brejnev et d'Andropov, qu'apparaît M.Gorbatchev qui. Entre 1985 et 1991. prend acte du retard et de la stagnation économique soviétique et tente en vain de restructurer l'URSS et le parti qui en était l'expression.

La contestation polonaise confortée par Jean-Paul II, la montée des protestations en RDA mènent à la chute du mur de Berlin (1989). En URSS, l'expression des nationalismes dans les pays baltes (Estonie, Lettonie. Lituanie) et au Caucase (Arménie, Géorgie, Azerbaïdjan) contribue grandement à l'effondrement de l'Union soviétique et du parti qui en était l'armature (1991).

La guerre du Golfe (1991 ). impensable du temps de Brejnev ou d'Andropov, permettait aux Etats-Unis, dans le plus pur style de la culture américaine, fondé sur la stratégie directe et conforté par une supériorité matérielle absolue, de retrouver un prestige perdu au Viêt-nam et d'affirmer leur prééminence dans le cadre du nouvel ordre mondial.

Comme 1914 et 1945. 1991 est une date majeure du xxe siècle en ce qu'elle marque une rupture radicale. En 1914, le vieil ordre sur lequel avait vécu en gros l'Europe depuis un siècle s'effondre en même temps que l'hégémonie globale qu'elle exerçait jusque-là sans partage. En 1945, dans un monde où est apparu le feu nucléaire, l'Europe exsangue s'efface devant la puissance des Etats-Unis.
La montée en force de l'Union soviétique et de l'idéologie qu'elle incarne, son projet universel, provoquent les conditions de la guerre froide qui, avec des intensités diverses, dure jusqu'à l'ère Gorbatche
v.

Par deux fois, les Etats-Unis ont participé aux guerres européennes et endigué la montée d'impérialismes dont le triomphe eut créé un environnement dominé par un ou des États qui leur étaient hostiles. L'effondrement de l'Union soviétique en 1991 après celle du système communiste européen (1989) provoque un nouvel ordre mondial où les Etats-Unis exercent une hégémonie absolue pour une durée indéterminée. C'est à cette nouvelle rupture et à la définition du nouvel ordre mondial que Z. Brzezinski consacre son dernier livre : Le Grand échiquier."

La politique d’une superpuissance. La première puissance globale de l'histoire

La puissance globale américaine repose sur un système planétaire de conception originale, qui reflète l'expérience nationale des États-Unis. Le pluralisme de la société et du système poli-
tique est la clé de cette expérience.

La domination culturelle des États-Unis a jusqu'à présent été un aspect sous-estimé de sa puissance globale. Quoi que l’on pense de ses qualités esthétiques, la culture de masse américaine exerce, sur la jeunesse en particulier, une séduction irrésistible. Malgré l'hédonisme superficiel et les styles de vie stéréotypés qu'elle vante, son attrait n'en demeure pas moins irréfutable. Les programmes américains alimentent les trois quarts du marché mondial de la télévision et du cinéma. Cette domination est tout aussi marquée dans le domaine des musiques populaires, et, de plus en plus, des phénomènes de mode - vestimentaires, alimentaires ou autres - nés aux États-Unis se diffusent par imitation dans le monde entier.

Sur Internet, l'anglais sert de lingua franca et une majorité écrasante des services en ligne, sur les réseaux informatiques, sont localisés aux États-Unis, ce qui a une influence décisive sur le contenu des communications. On estime à un demi-million les entrées annuelles sur le territoire de nouveaux étudiants étrangers. Parmi les meilleurs d'entre eux, bon nombre ne retourneront jamais dans leur pays d'origine. On trouve des diplômés des universités américaines dans les cabinets gouvernementaux sur tous les continents.

L'État-providence, tel que l'ont pratiqué les démocraties occidentales, montre ses limites économiques, y compris sous la forme allemande de la « cogestion » entre patronat et syndicats ouvriers.

À l'attrait que présentent le système politique américain et son influence vient s'ajouter la séduction exercée par le modèle de la libre entreprise et ses corollaires : le libre échange et la concurrence…

A mesure que ce modèle gagne du terrain dans le monde il crée un contexte propice à l'exercice indirect et apparemment consensuel de l'hégémonie américaine. A l'instar du système politique intérieur des États-Unis, leur hégémonie implique une structure complexe d'institutions et de médiations conçues pour engendrer le consensus et atténuer les déséquilibres et les désaccords. Ainsi la suprématie globale américaine repose-t-elle sur un système élaboré d'alliances et de coalitions, qui, au sens propre, couvre la planète.

La série d'accords bilatéraux, politiques et militaires qui définissent la relation avec le Japon fait - jusqu'à présent - de ce pays un protectorat et lie étroitement son économie - la première en Asie– aux États-Unis. Ces derniers ont choisi de s'investir dans le Pacifique, en participant à la mise sur pied de divers organismes multilatéraux, tels que l'Alliance pour la coopération économique dans le Pacifique (APEC).

Même dans le territoire de l’ex-bloc soviétique, un certain nombre d'États sont parties prenantes d'accords, sous égide américaine, visant à renforcer la coopération avec l'OTAN. Parmi ceux-ci, le plus important est le Partenariat pour la paix.

Le système global de l'Amérique

Enfin, on ne doit pas oublier que le système américain se déploie encore à un autre niveau, constitué par un réseau mondial d'organismes spécialisés, en particulier les institutions financières « internationales ». Le FMI et la Banque mondiale servent par définition des intérêts « globaux » et leur sphère d'intervention s'étend à la planète. En réalité, l'Amérique y joue un rôle prépondérant, et elle a été à l'origine de leur création, à l'occasion de la conférence de Bretton Woods en 1944.

Parmi toutes les communautés qui œuvrent à influencer la politique étrangère des États-Unis, les lobbies juif, grec ou arménien se distinguent par leur efficacité.

Ainsi, la suprématie américaine a engendré un nouvel ordre international qui reproduit et institutionnalise, a travers le monde, de nombreux aspects du système politique américain.
Ses principales caractéristiques sont les suivantes :

-un système de sécurité collective doté de forces et d'un commandement intégrés (OTAN, Traité de sécurité américano-japonais, etc.) :

-des organismes de coopération économique régionale (Alena. APEC, etc.) et des institutions de coopération mondiale (Banque mondiale, FMI, OMC) ; -une recherche du consensus dans les décisions, même si les procédures sont dominées, de fait, par les États-Unis ;

- la préférence accordée aux démocraties dans les alliances importantes ;

-des structures judiciaires et constitutionnelles internationales - encore rudimentaires à ce jour - (de la Cour internationale de Justice au tribunal spécial pour les crimes de guerre en Bosnie).

UNE HÉGÉMONIE D'UN TYPE NOUVEAU

De fait, la puissance militaire soviétique - et la crainte qu'elle inspire à l'Ouest - masque longtemps la dissymétrie essentielle entre les adversaires. L'Amérique, plus riche, plus avancée dans le domaine technologique, montre plus de ressort et de capacités d'innovation en matière militaire. Elle est socialement plus créative et plus attractive.

En Union soviétique, le carcan idéologique qui s'impose à l'ensemble du système étouffe tout potentiel de créativité, institutionnalise le gaspillage économique et freine l'évolution des technologies. Tant qu'une guerre de destruction mutuelle n'éclate pas, le face-à-face prolongé doit inexorablement tourner en faveur des États-Unis.

La dimension culturelle de l'affrontement a largement influencé son issue. La coalition démocratique adopte de nombreux attributs du mode de vie américain, y compris dans le domaine politique. Sur les périphéries occidentale et orientale du continent eurasien, l'Allemagne et le Japon retrouvent la santé économique en tirant profit de leur admiration sans bornes pour tout ce qui provient des États-Unis. L'Amérique incarne alors un peu partout l'avenir et une société exemplaire qu'il faut imiter.

La puissance globale à laquelle se sont élevés les Etats-Unis est donc unique, par son envergure et son ubiquité. Non seulement l'Amérique contrôle la totalité des océans et des mers, mais elle dispose de forces amphibies lui permettant d'intervenir partout. Ses « légions » occupent des positions imprenables aux extrémités est et ouest du continent eurasien, et elles contrôlent aussi le golfe Persique. Ses vassaux et ses tributaires, dont certains poussent les marques d'allégeance jusqu'à souhaiter des liens encore plus étroits avec Washington, sont répartis sur l'ensemble des continents (voir carte p. 48).

Plus important encore, l'Amérique a maintenu, et même renforcé, sa position dominante, en multipliant les applications militaires des innovations scientifiques les plus avancées. Ainsi, elle dispose d'un appareil militaire sans équivalent du point de vue technologique, le seul à avoir un rayon d'action global. Dans le domaine des technologies de l'information, elle continue à creuser l'écart. Comme le montre sa maîtrise des secteurs décisifs pour l'économie de demain, sa compétitivité technologique n'est pas prète d'être remise en cause, d'autant que, dans ces mêmes secteurs, les Etats-Unis préservent ou accroissent leur avantage en termes de productivité sur leurs rivaux japonais ou européens de l'Ouest.

Dans ce contexte, la façon dont les Etats-Unis « gèrent » l'Eurasie est d une importance cruciale. Le plus grand continent à la surface du globe en est aussi l'axe géopolitique. Toute puissance qui le contrôle, contrôle par là même deux des trois régions les plus développées et les plus productives. Un simple regard sur la carte suffît pour comprendre comment la mainmise sur l'Eurasie offre presque automatiquement une tutelle facile sur l'Afrique et confère une position géopolitique périphérique aux deux Amériques et à l'Océanie (voir carte p. 58).

On dénombre environ 75 % de la population mondiale en Eurasie, ainsi que la plus grande partie des richesses physiques, sous forme d'entreprises ou de gisements de matières premières. L'addition des produits nationaux bruts du continent compte pour quelque 60 % du total mondial. Les trois quarts des ressources énergétiques connues y sont concentrées (voir tableau p. 60).

. L'interdépendance de plus en plus grande entre les nations rend moins efficace le chaînage économique. Ainsi, les manœuvres, la diplomatie, la formation de coalitions, la cooptation et l'utilisation de tous les avantages politiques disponibles sont désormais les clés du succès dans l'exercice du pouvoir géostratégique sur l'échiquier européen.

Dans la terminologie abrupte des empires du passé- les trois grands impératifs géostratégiques se résumeraient ainsi : éviter les collusions entre vassaux et les maintenir dans l'état de dépendance que justifie leur sécurité ; cultiver la docilité des sujets protégés ; empêcher les barbares de former des alliances offensives.

L'échiquier eurasien ; Géopolitique et géostratégie

La France, l'Allemagne, la Russie, la Chine et l'Inde sont des acteurs de premier plan - alors que la Grande-Bretagne, le Japon et l'Indonésie, pays sans doute très importants, ne relèvent pas de cette catégorie.

L'Ukraine, l'Azerbaïdjan, la Corée, la Turquie et l'Iran constituent des pivots géopolitiques cruciaux. Ces deux derniers, malgré leurs moindres moyens, jouent aussi, dans une certaine mesure, un rôle géostratégique

Les autres Etats européens de taille moyenne, membres pour la plupart de L’OTAN et/ou de la Communauté européenne s'alignent sur les orientations américaines ou adoptent les positions de l'Allemagne et de la France.

L'indépendance de l'Ukraine modifie la nature même de l'État russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l'échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l'Ukraine, la Russie cesse d'être un empire en Eurasie.

Washington n'a jamais découragé Londres de jouer les trublions, tout en manifestant une préférence marquée pour un leadership allemand - plutôt que français - dans le processus d'unification.

L'OTAN constitue non seulement le support essentiel de l'influence américaine, mais aussi le cadre de sa présence militaire en Europe de l'Ouest, enjeu crucial. Si l'on recourt à une terminologie classique, l'alliance, jusqu'alors, impliquait un centre hégémonique et ses vassaux….Une politique cohérente doit aussi prendre en compte – et cela relève d'un débat commun avec les Européens - la question complexe du processus d'élargissement : jusqu'où l'Europe compte-t-elle s'étendre vers l'est ? La limite orientale de la Communauté doit-elle coïncider avec la frontière de l'OTAN ?... Un consensus semble s'établir en faveur de l'admission des nations d'Europe centrale au sein des deux entités - Union européenne et OTAN. Mais le débat reste ouvert quant au statut futur des républiques baltes et, à terme, de l'Ukraine…

Le rétablissement interne de la Russie conditionne les progrès de la démocratisation et son éventuelle européanisation. Mais la restauration de son potentiel impérial serait néfaste à ces deux objectifs. De ces problèmes peuvent naître des divergences entre les États-Unis et certains Etats européens. Elles affecteraient, au premier chef, la Communauté européenne et l’Otan.

Un scénario présenterait un grand danger potentiel : la naissance d'une grande coalition entre la Chine, la Russie et peut être l'Iran, coalition «anti-hégémonique» unie moins par des affinités idéologiques que par des rancunes complémentaires. Similaire par son envergure et sa portée au bloc sino-soviétique, elle serait cette fois dirigée par la Chine. Afin d'éviter cette éventualité, aujourd'hui peu probable, les Etats-Unis devront déployer toute leur habileté géostratégique sur une bonne partie du périmètre de l'Eurasie, et au moins, à l'ouest, à l'est et au sud.

L’Europe, tête de pont de la démocratie

L'Europe est l'alliée naturelle de l'Amérique. L'une et l'autre partagent les mêmes valeurs, puisent, pour l'essentiel, dans un fonds religieux commun et s'inspirent, dans la sphère politique, de la même culture démocratique. .. Aujourd'hui, l'Europe sert une nouvelle fonction. Elle fournit un tremplin à l'expansion de la démocratie vers l'est du continent. Après la chute du mur de Berlin, en 1990, l'élargissement de la Communauté européenne peut servir à consolider cette victoire. À terme, elle devrait ainsi retrouver son aire originelle.

Surtout, l'Europe est la tête de pont géostratégique fondamentale de l'Amérique. Pour l'Amérique, les enjeux géostratégiques sur le continent eurasien sont énormes. Plus précieuse encore que la relation avec l'archipel japonais, l'Alliance atlantique lui permet d'exercer une influence politique et d'avoir un poids militaire directement sur le continent. Si l'Europe s'élargissait, cela accroîtrait automatiquement l'influence directe des États-Unis. A l'inverse, si les liens transatlantiques se distendaient, c'en serait fini de la primauté de l'Amérique en Eurasie.

Le problème, cependant, tient au fait qu’une Europe vraiment « européenne » n'existe pas. C'est une vision d'avenir, une idée et un but ; ce n'est pas une réalité. Pour le dire sans détour, l'Europe de l'Ouest reste dans une large mesure un protectorat américain et ses Etats rappellent ce qu'étaient jadis les vassaux et les tributaires des anciens empires.

En matière économique, l'Europe doit résoudre le problème que pose son système de redistribution sociale trop lourd et qui entrave ses capacités d'initiative. La résistance que les corporatismes de toutes sortes opposent aux tentatives de réformes accroît le handicap, parce qu'elle contraint les Etats à concentrer leur énergie sur les problèmes intérieurs… Sans conteste, la crise trouve ses racines dans l'expansion de l'Etat-providence qui encourage le paternalisme, le protectionnisme et les corporatismes. Et elle s'étend à la sphère culturelle, où elle combine culte des loisirs superficiels et grand désarroi spirituel, symptômes que des nationalistes extrémistes ou des idéologues dogmatiques se montrent habiles à exploiter.

Si ce malaise devait persister, il pourrait menacer la démocratie et le projet européen. De fait, les deux notions sont intimement liées : si les problèmes auxquels les pays de la région sont confrontés - l'immigration, la compétitivité par rapport aux Etats-Unis ou à l'Asie, les réformes nécessaires des structures socio-économiques - doivent être résolus, ce sera à l'échelle continentale.

Pour autant, les élites politiques des deux nations déterminantes - la France et l'Allemagne - continuent à respecter leurs engagements et consacrent toujours leurs efforts à la construction de la nouvelle Europe politique. Elles en sont les architectes en chef. …Dans ce contexte, les États-Unis ne doivent pas hésiter à prendre des initiatives décisives. Ils doivent s'engager en faveur de la cause européenne, faute de quoi le processus d'unification s'arrêtera et pourra même régresser.

Grandeur et rédemption

A travers la construction européenne, la France vise la réincarnation, l'Allemagne la rédemption. L'Europe fournit à la France le moyen de renouer avec sa grandeur passée.

Les élites politiques françaises ne peuvent ni ne veulent se défaire d'une illusion : elles cultivent, jusqu'à l'obsession, la certitude que le pays demeure une puissance mondiale. L équation internationale posée par Bonn : rédemption + sécurité = Europe +Amérique définit les orientations politiques de l'Allemagne. En toutes circonstances, elle jouera le rôle de bon citoyen de l'Europe et de partisan déterminé des Etats-Unis.

Désormais, c'était au tour de la France d'accepter sans discussion l'option allemande : sur toutes les questions de sécurité, le maintien de liens privilégiés avec l'allié et protecteur transatlantique… En Allemagne, seule la question des priorités suscite aujourd'hui un débat : de l'OTAN ou de l'Union européenne, quelle institution devrait s'engager la première dans un processus d'élargissement ? Le ministre de la Défense tient pour la première, celui des Affaires étrangères défend la seconde. Quoi qu'il en soit, avec ce débat, l'Allemagne apparaît comme l'apôtre indiscuté d'une Europe plus étendue et plus unie. Le chancelier allemand a indiqué que l'an 2000 devait marquer le début de l'élargissement de l'Union européenne et son ministre
de la Défense a été parmi les premiers à suggérer que le cinquantième anniversaire de la fondation de l'OTAN constituait un symbole approprié pour une extension du
Traité.

L'objectif central de l'Amérique

Le problème central pour l'Amérique est de bâtir une Europe fondée sur les relations franco-allemandes, viable, liée aux États-Unis et qui élargisse le système international de coopération démocratique dont dépend l'exercice de l'hégémonie globale de l'Amérique. On le voit, la question ne saurait se résumer à choisir entre la France et l'Allemagne. Sans l'un ou l'autre de ces deux acteurs, l'Europe n'existera pas.

2. A court terme, il est justifié de s'opposer tactiquement aux positions françaises et de soutenir le leadership allemand. A plus longue échéance, il faut être préparé à l'idée qu'une
Europe unie aura une identité propre, en particulier sur le plan politique et militaire. Cela exige de s'accommoder progressivement des conceptions françaises concernant la distribution des pouvoirs au sein des institutions transatlantiques.

3. Indépendamment l'une de l'autre, la France et l'Allemagne ne sont assez fortes ni pour construire l'Europe selon leurs vues propres, ni pour lever les ambiguïtés inhérentes à la définition des limites de l'Europe, cause de tensions avec la Russie. Cela exige une implication énergique et déterminée de l'Amérique pour aider à la définition de ces limites, en particulier avec les Allemands, et pour régler des problèmes sensibles, surtout pour la Russie, tels que le statut souhaitable dans le système européen des républiques baltes et de l'Ukraine.

L'Allemagne, arrimée à l'Europe et protégée par la présence militaire américaine encore très visible et qui garantit son innocuité, a les mains libres pour défendre l'intégration des pays de l'Est dans les structures européennes. Loin d'être une Mitteleuropa digne du vieil impérialisme, cette communauté pacifique favoriserait la renaissance économique de la région. Dans cette perspective, l'Allemagne pourvoit aux investissements et à la revitalisation des échanges commerciaux, et se fait le champion de la future intégration de la région au sein de l'Union européenne et de l'OTAN. L'alliance avec la France lui ayant fourni la base pour jouer un rôle régional décisif, l'Allemagne peut oublier ses réserves et s'affirmer au sein de sa propre sphère d'intérêts.

Un calendrier pour l'Europe

Aujourd'hui, les intérêts de l'Allemagne convergent – et même s'identifient - avec ceux de l'Union européenne et de l'OTAN. Le consensus en faveur de l'élargissement des deux
institutions s'étend jusqu'au porte-parole de la coalition de gauche Alliance 90/Verts. Mais, si le processus d'unification et d'élargissement de l'Europe devait s'arrêter, de bonnes raisons incitent à penser qu'une version plus nationaliste du concept d'« ordre » européen apparaîtrait alors en Allemagne. L'Europe cesserait alors d'être la tête de pont de la puissance américaine et le tremplin pour l'expansion en Eurasie du système démocratique mondial. Pour cette raison, l'Amérique doit manifester un soutien très concret et dénué d'ambiguïtés en faveur de l'unification européenne.

En aucun cas, l'Amérique ne devrait donner I impression que sa préférence va à une association relativement lâche formée par le plus grand nombre possible d'Etats européens

Le Trou Noir : La Russie dans un nouvel environnement géopolitique

C'est le point de vue que partagent les Etats-Unis et l'Allemagne : le projet européen est soutenu par une dynamique historique et politique et ne comporte aucune arrière-pensée à l'égard de la Russie, ni animosité, ni peur, ni désir de l'isoler. De ce point de vue, une collaboration étroite entre l'Amérique et l'Allemagne est nécessaire pour élargir l'Europe vers l'Est. Au nom de cet impératif, on peut envisager un partage des responsabilités et une direction commune.

La partition du continent est effacée. Ce devrait être le point de départ de l'élargissement de l'Europe et de son unification, renforcées par l'ouverture de I’ OTAN à de nouveaux membres et par des liens constructifs de sécurité avec la Russie. En conséquence, l'objectif géostratégique central de l'Amérique en Europe peut se résumer très simplement : elle vise à consolider, grâce a un partenariat transatlantique plus équilibré, sa tête de pont sur le continent eurasien. Ainsi, l'Europe élargie pourra servir de tremplin pour instaurer en Eurasie un ordre international fondé sur la démocratie et la coopération.

En tirant leur révérence de manière abrupte, les Ukrainiens ont mis un terme à plus de trois cents ans d'histoire impériale. Ils ont dépossédé leurs voisins d'une économie à fort potentiel, riche de son industrie, de son agriculture et d'une population de cinquante-deux millions d'habitants, dont les origines, la civilisation et la tradition religieuse étaient si proches de celles des Russes, que les liens impériaux ont toujours, pour ces derniers, relevé de l'évidence. Par ailleurs, l'indépendance ukrainienne a privé la Russie de sa position dominante sur la mer Noire, alors qu'Odessa servait traditionnellement de point de passage pour tous les échanges commerciaux russes avec le monde méditerranéen et au-delà.

Dès que les républiques d'Asie centrale, au premier chef l’Azerbaïdjan, mais aussi le Kazakhstan et le Turkménistan, ont obtenu leur indépendance, revendiquée par de vigoureux courants nationalistes et soutenue par de puissants intérêts pétroliers occidentaux, la Russie a dû abandonner son monopole sur les richesses de la région, qu'elle dispute maintenant à quatre concurrents.

L'Ukraine constitue cependant l'enjeu essentiel. Le processus d'expansion de l'Union européenne et de l'OTAN est en cours. À terme, l'Ukraine devra déterminer si elle souhaite rejoindre l’une ou l'autre de ces organisations. Pour renforcer son indépendance, il est vraisemblable qu'elle choisira d'adhérer aux deux institutions, dès qu'elles s'étendront jusqu'à ses frontières et à la condition que son évolution intérieure lui permette de répondre aux critères de candidature. Bien que l'échéance soit encore lointaine, l'Ouest pourrait dès à présent annoncer que la décennie 2005-2015 devrait permettre d'impulser ce processus.

Tag(s) : #géo-politique