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Réflexions sur l’économie des services et la transition écologique…

On dit souvent que la transition écologique va nous conduire vers une économie de services, basée davantage sur des échanges locaux ou des réseaux plus décentralisés. Il est convenu que l’informatique et l’internet vont favoriser cette « dématérialisation » de la société.

Cependant, la place du secteur des services dans les sociétés « développées » doit être davantage précisée et surtout appréciée en fonction de la structure et de l’environnement de l’Economie étudiée.

Ce passage à une économie de service est encore très loin d’être universel et il semble difficile à réaliser dans nombre d’économies pauvres.

Prenons trois cas représentatifs :

  • une économie totalement fermée et quasi totalement étatisée comme l’était l’URSS, par ailleurs autonome en terme de matières premières et d’énergie. La monnaie est alors entièrement scripturale et assimilable à des bons d’achat et le pouvoir arbitre entre secteur « productif » et services en fonction des nécessités alimentaires, industrielles, sociales et le degré de consommation privée d’objets possible ou souhaitable. On observera au passage que la transition énergétique s’efforce difficilement à retrouver le degré de sobriété qu’ont connu les soviétiques (avec cependant un totalitarisme pesant !)
  • Une économie peu ouverte, développée, peu dépendante de l’extérieur et soumise à une économie de marché (économie plus proche des modèles année 50-60). La place des services va dépendre alors de la productivité des secteurs de production et aussi des secteurs de service pour arriver à un équilibre interne d’échanges réciproques biens-services cohérent avec l’emploi et le pouvoir d’achat. On peut constater alors que le développement des services se fait suivant plusieurs axes : services publics de base, services élémentaires aux secteurs « productifs », transport et commercialisation, services aux personnes.
  • une économie totalement ouverte et dépendante de l’extérieur pour un certain nombre d’achats obligatoires et soumise à un marché libre mondialisé. Sa monnaie est alors dépendante de l’appréciation du marché des changes et le territoire doit être capable de se procurer des devises étrangères en exportant des biens ou services. Par ailleurs sa balance commerciale et sa balance courante doivent être au minimum équilibrées sur la durée sous peine de s’appauvrir ou de se sur endetter.

Or si on regarde les statistiques 2012 de l’OMC la part des services dans les exportations mondiales est le quart de celle des marchandises (équivalente à celle du secteur mines-énergie cependant) et la plupart des pays hormis les USA et le Royaume Uni ont des balances commerciales déficitaires ou très faiblement excédentaires pour les services dont la moitié est représentée par les voyages et transports (un troisième quart par d’autres services aux entreprises). L’économie considérée devra donc avoir en général une balance commerciale équilibrée en valeur grâce à des échanges de biens.

Les valeurs d’échange réciproque biens-services ne peuvent plus alors s’établir par liens sociaux réciproques en interne et vont dépendre de l’environnement global de l’ensemble de ses partenaires ou plutôt concurrents. Pour les produits et services de première nécessité et les plus courants, l’évolution du couple prix-du-bien, coût-des-services va évoluer tendanciellement en se rapprochant de celui des économies tierces (à condition toutefois que le bien en question ne soit pas issu d’une pure délocalisation dans un pays à bas coûts auquel cas la manufacture fabriquant le bien a déjà disparu et avec elle une partie de son environnement économique)

données OMC

données OMC

Les services purs (sans échange de matière ou nécessité de lourds équipements) ne représentent en fait qu’à peine un tiers de la consommation des ménages en valeur, la moitié si on inclue tous les services, loyer compris (insee) ; au moins la moitié de la consommation des ménages et plus vraisemblablement 60%en valeur implique des marchandises.

La part de ces marchandises importées devra alors être compensée en général par des marchandises exportées ce qui implique d’avoir des secteurs pionniers ou exclusifs ou de fortes compétitivités et ou plus values.

Réflexions sur l’économie des services et la transition écologique…

L’accroissement du secteur des services en France commence réellement avec l’apparition de la machine à vapeur et s’accélère fortement à partir des années 60.

Réflexions sur l’économie des services et la transition écologique…

On observera qu’entre 1950 et 2007, la forte croissance des emplois de service a pu compenser les emplois perdus dans l’agriculture (4,6 M), l’industrie (1,5M) et employer 6,3 M de personnes actives supplémentaires.

L’émergence d’une société où les services vont pouvoir se développer potentiellement a été rendue possible en Europe par le développement conjoint de l’industrialisation et de la mécanisation de l’agriculture permettant une meilleure productivité globale du travail, augmentant ainsi le pouvoir d’achat disponible et la demande potentielle de services. Le développement du train, de l’électricité, de la monnaie scripturale ont été de formidables accélérateurs du mouvement.

Le modèle de cette économie de service est il universalisable ?

On doit d’abord constater que les pays pauvres ou émergents ont des taux d’emplois de services très éloignés des standards occidentaux.

On peut trouver tout un ensemble de statistiques mondiales sur le site perspective du Monde de l’université canadienne Sherbrooke : taux d’emploi dans les services :

12-13 % au Burkina Faso, en Ethiopie, 26,5% en Inde, 30% au Ghana, en Ouganda, 33% en Chine (la Chine compte encore 40% d’agriculteurs en 2008), 40-45% en Roumanie, au Bangladesh, au Nigeria ou en Bolivie… Les taux du Burkina ou de l’Ethiopie correspondent au minimum de services permettant à une économie de fonctionner !

Le contexte économique mondial est par ailleurs très défavorable et l’immense majorité des pays présente une balance courante déficitaire depuis les années 2000, y compris des pays émergents industrialisés comme l’Inde, le Brésil mais aussi la France, le Royaume Uni et les USA (le plus déficitaire de tous !). Seuls, une petite minorité ont des comptes positifs comme la Chine (le solde le plus haut), l’Allemagne, le Japon, les exportateurs de pétrole ou gaz, quelques pays « vertueux » comme le Danemark, les Pays Bas, l’Autriche et des paradis fiscaux comme la Suisse ou le Luxembourg.

Dans ces conditions, quelle peut être l’évolution d’une société pauvre comme l’Ethiopie récemment présentée dans les médias comme un possible nouvel Eldorado ? Il s’agit bien sur de profiter d’une main d’œuvre à 25 €/mois sans aucune cotisation sociale comme on a pu le voir dans des documentaires sur des usines textiles turques délocalisées ou dans une culture intensive de roses tout droit issue de montages financiers de diplômés frais émoulus d’école de commerce.

On ne peut nier que ces investissements étrangers vont créer une certaine hausse du pouvoir d’achat mais l’essentiel des profits sera fait à l’étranger et il y a gros à parier qu’une holding mère bien placée veillera à l’optimisation fiscale. Cela fait partie de l’enseignement de toute bonne école de commerce !

Tant qu’il n’y aura pas création d’activités à destination du marché intérieur il ne pourra pas y avoir ce cycle vertueux fabrication-pouvoir d’achat-hausse de la demande-diversification de l’économie-enrichissement mutuel. La plus grosse part du profit distribué localement est accaparée par la bourgeoisie locale qui-elle-aspire à consommer suivant les standards occidentaux, Mercédès, écrans plats et haute couture compris. La balance courante de l’Ethiopie est déficitaire depuis 2000, assez voisine de celle de l’Albanie. Le seul moyen pour les oligarchies locales de maintenir leur train de vie est donc de mettre leur main-d’œuvre à disposition d’industriels délocalisés produisant pour l’occident et de louer leurs terres à l’agro business étranger.

http://www.arte.tv/fr/ethiopie-des-fleurs-contre-la-faim/3201594,CmC=3201590.html

On voit donc se construire une société duale avec l’élaboration d’une bourgeoisie locale prédatrice des ressources de son économie, main d’œuvre comprise et de très lentes retombées économiques sous forme d’équipements ou d’infrastructures. Le déficit prolongé de la balance courante ne laisse pas entrevoir d’amélioration sur le moyen ou le long terme dans ce cadre là.

Cette situation se retrouve dans la quasi-totalité des pays pauvres sans secteur industriel et sans ressources minières avec une bourgeoisie parasite occidentalisée, prédatrice des ressources agricoles et de la main d’œuvre locale à bas coût. Le tourisme et l’émigration sont alors les ressources ultimes pour améliorer la balance courante à défaut de ressources minières ou énergétiques abondantes (et sous réserve qu’elles ne soient pas confisquées par la corruption !).

La crise actuelle à l’œuvre depuis 2007 mais en gestation depuis le milieu des années 90 et le lancinant discours sur la croissance perdue à retrouver nous conduisent à une autre interrogation.

Ce modèle de société de services est il durable ?

La Grèce, l’Espagne, le Portugal démontrent que des sociétés développées ne sont pas à l’abri d’un effondrement potentiel dans un système d’économie de marché ouverte ; le déséquilibre durable de leur balance courante et de la dette les a précipités dans la panique meurtrière des marchés puis dans la logique boutiquière de l’Eurogroupe. On atteint ainsi des récessions de l’ordre de 25% du PIB et un taux de chômage de 27% pour la Grèce. Ce sont évidemment des cas extrêmes.

Mais nous savons tous que dans le contexte de tarissement de nombreuses ressources minières ou énergétiques, d’épuisement relatif des sols, de rareté de l’eau pure, de réchauffement climatique et de pression démographique croissante, l’environnement économique mondial va devenir de plus en plus difficile.

Les balances courantes de la plupart des pays vont alors continuer à se dégrader et atteindre des déficits insupportables. Que va-t-il se passer alors ? Qui va décider ? G8, G20, OMC, FMI, Banque mondiale, ONU ? Quand on voit qu’au sein même de l’Eurogroupe ou de l’UE les pays ne parviennent pas à harmoniser leurs politiques de façon efficace et cohérente on reste très dubitatif sur les perspectives de régulations mondiales anticipant les prochaines crises.

Il y a tellement de situations et d’intérêts contraires en jeu. Tous les économistes indépendants s’accordent pour dire qu’il faudrait au minimum organiser le système monétaire mondial à l’aide d’une monnaie d’échange fondée sur un panel de monnaies regroupant à la fois les plus gros utilisateurs mais représentant aussi la variété du monde.

Les USA y sont évidemment opposés car cela les priverait du privilège de pouvoir indéfiniment vivre à crédit.

Les pays exportateurs nets s’accommodent également fort bien du système actuel qui les conforte dans leurs positions. Les grands groupes multinationaux sont en réalité les inspirateurs de ce système qu’ils ont pu modeler à leur guise et qui ne laisse plus aux politiques que des pouvoirs très marginaux. Ils font pression, chacun dans leur pays d’origine, à travers toutes sortes de lobbies reconnus, tel l’European Round Table, ERT dans l’UE ou le TABD (Transatlantic Business Dialogue), pour une ouverture et une dérèglementation toujours plus grande.

Les oligarchies des économies pauvres s’accommodent des quelques délocalisations ou capitaux investis qui leur permettent de conserver leur train de vie et d’afficher des croissances en trompe l’œil.

On peut s'interroger alors : le modèle le plus probable d'évolution dans le contexte actuel, ne serait-il pas un modèle de société duale telle la Chine ou l'Inde faisant coexister deux mondes distincts, peu perméables, à la manière de l'Ancien Régime-ou de la Grèce ancienne-citoyens fortunés d'un côté et hilotes de l'autre.

La société n'est toujours qu'un combat sans cesse recommencé pour la défense d'intérêts contradictoires ; l'Histoire nous apprend cependant que l'Humanité progresse collectivement, très lentement, avec parfois de violents soubresauts. Ainsi, des valeurs finissent par émerger, la diplomatie, il y a près de 3000 ans; les réflexions philosophiques il y a plus de 2500 ans ; la notion d'état et de peuple vers le XVII ème siècle ; le siècle des lumières et un nouvel humanisme ; La révolution française et ses exigences d'égalité et de fraternité dans la liberté ; la condamnation de l'esclavage ; le droit du travail et la condamnation du travail des enfants ; la protection sociale ; la condamnation du colonialisme ; la suppression progressive de la peine de mort ; l'égalité homme-femme...

Rien n'est acquis sur le court terme,et des régressions sont en cours ; mais elles ne pourront être durables et il y a même gros à parier que les prochaines valeurs que l'humanité reconnaitra dans les quelques décennies à venir porteront sur la démocratie en entreprise et l'abolition du droit régalien de licenciement.

Quelle marge de manœuvre reste-t-il alors pour la nécessaire transition écologique dans une économie ouverte dérégulée?

Il faut reconnaitre qu’elle est bien faible et ne peut s’appuyer que sur l’appel à des vertus citoyennes et écologiques pour privilégier les circuits courts et à l’expertise d’acteurs économiques et sociaux pour apporter les mutations nécessaires dans les différents secteurs sans déséquilibrer le fragile équilibre d’une économie et de sa balance courante. Cela impliquera un engagement fort de tout le système éducatif mais aussi des grands médias qui sont presque tous propriétés de grands intérêts financiers !

L’idéal serait évidemment de sortir d’abord de ce système dominé par les intérêts de la Finance et des Marchés. Car la transition écologique doit forcément viser à une moindre consommation d’objets et de matières ce qui implique d’abandonner la soumission de tout l’ensemble économique à la nécessité de la croissance monétaire au bénéfice de l’utilité, de la durabilité et de l’employabilité. Elle ne pourra pas se faire non plus si l’humanité ne parvient pas à contrôler sa propre démographie.

Les deux tableaux de données suivants montrent déjà combien, rien qu’en Europe, les situations des économies peuvent être divergentes.

Réflexions sur l’économie des services et la transition écologique…

On peut observer que la France est plutôt mal placée dans le lot pour le PIB par tête (à parité de pouvoir d’achat), pour le taux de la VA dans les secteurs primaires et secondaires, pour la balance courante, pour le taux d’emploi des femmes et le taux de chômage. Les taux d’épargne et d’endettement des ménages sont plus satisfaisants mais cette épargne pourrait être plus utilisée dans le secteur productif.

Le Royaume Uni est plutôt moins bien loti que la France alors qu’il dispose d’un avantage financier et de quelques ressources pétrolières en Mer du Nord.

L’Allemagne, l’Autriche et la Belgique ont des données assez équilibrées. Les pays du nord ont des taux d’épargne et d’endettement des ménages qui sont moins bons alors que les autres données sont très positives.

La Norvège profite de sa rente pétrolière de la mer du Nord.

Les intérêts des pays du sud de l’Europe et ceux du Nord sont donc divergents en ce qui concerne les politiques d’ouverture ou de dérégulation ; les pays de l’interface mer du nord-Baltique sont la véritable charnière de l’Europe continentale, ils constituent la version contemporaine de la ligue Hanséatique et profitent à fond du commerce international. L’histoire en a fait des peuples plus homogènes et soudés dotés d’une culture réactive, pragmatique, dure au mal mais parfois trop rigide. La crise de l’euro et l’invention de l’acronyme PIGS (Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Spain) en sont bien des illustrations.

Tag(s) : #éco-transition