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Comment Pierre Mendés France aurait-il pu dire que le meilleur moyen de sortir de l’euro eût été de ne pas y rentrer !

Comment Pierre Mendés France aurait-il pu dire que le meilleur moyen de sortir de l’euro eût été de ne pas y rentrer !

Nombre de politiques à gauche et même à droite s’accordent à reconnaitre en Pierre Mendés France la stature d’un très grand personnage politique. Beaucoup ont oublié cependant que-tout comme le Général de Gaulle-il fut très critique sur le modèle de la construction européenne.

A l’heure où le débat sur l’Europe, sur la Crise, sur la Finance, sur l’immigration et les Roms est presque systématiquement associé dans les médias aux thèses du FN ou des « extrémistes populistes » de gauche, il est bon de rappeler que ces deux grandes figures de notre Histoire, De Gaulle et Mendés, ont émis de sérieuses réserves sur la Construction Européenne. Le Peuple, lui-même, les a suivis dans son refus du TCE en 2005.

Lors du débat sur le Traité de Rome à l’Assemblée Nationale en 1957, Pierre Mendés France a prononcé un discours véritablement prophétique dénonçant les dangers structurels d’une construction européenne mal conçue ; fondée sur la concurrence entre Etats et ignorant les nécessaires convergences sociales, fiscales, économiques, cette construction ne peut, selon Mendés, que déboucher sur un certain nombre de conséquences nuisibles qu’il énonce point par point.

On peut trouver le texte intégral de ce discours sur le Journal officiel de la République française. 19 janvier 1957, n° 3, p. 159-166 ; les parties essentielles figurent sur ce site.

Je ne vais citer ici que l’une des dernières phrases du texte ainsi que les divers titres des paragraphes structurant ce discours :

" L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement « une politique », au sens le plus large du mot, nationale et internationale. "

LE MODÈLE SOCIAL MENACÉ DE DISPARITION

LA POLITIQUE FISCALE SOUS PRESSION

DESINDUSTRIALISATION ET CHÔMAGE

LIBÉRALISATION FINANCIÈRE ET CAPITAUX SANS FRONTIÈRES

IMMIGRATION ET CHÔMAGE

LE POUVOIR D’ACHAT

DÉFICITS, MONNAIE ET INDÉPENDANCE NATIONALE

Le Tableau ainsi décrit est saisissant de réalisme, d’autant plus qu’il a été rédigé en 1957, au début des Trente Glorieuses, lors d’une période que les économistes météorologistes qualifient d’embellie (à défaut de vouloir en expliquer les causes) et que seule, la profonde compréhension par Mendés des mécanismes politiques et économiques, lui a permis d’anticiper ainsi toutes les dérives de la Construction Européenne et plus généralement de l’ouverture dérégulée du Marché.

D’autres après lui ont fait des analyses semblables tels Maurice Allais, le prix Nobel d’économie, dès le milieu des années 70 mais ils n’ont pas été suivis. Le débat sur le Traité de Maastricht permit également à Philippe Seguin de réitérer les propos de Mendés France dans son discours pour la France à l’Assemblée Nationale

« Voilà trente-cinq ans que toute une oligarchie d'experts, de juges, de fonctionnaires, de gouvernants prend, au nom des peuples, sans en avoir reçu mandat des décisions dont une formidable conspiration du silence dissimule les enjeux et minimise les conséquences…

je reconnais bien volontiers que le conformisme ambiant, pour ne pas dire le véritable terrorisme intellectuel qui règne aujourd'hui, disqualifie par avance quiconque n'adhère pas à la nouvelle croyance, et l'expose littéralement à l'invective. Qui veut se démarquer du culte fédéral est aussitôt tenu par les faiseurs d'opinion (...) au mieux pour un contempteur de la modernité, un nostalgique ou un primaire, au pire pour un nationaliste forcené tout prêt à renvoyer l'Europe aux vieux démons qui ont si souvent fait son malheur…

Dès lors, le processus de l'union économique et monétaire mérite trois commentaires.

En premier lieu, il renouvelle le choix d'une politique qu'on pourrait qualifier de « monétarienne », qui est syno­nyme de taux d'intérêt réels élevés, donc de frein à l'investissement et à l'emploi et d'austérité salariale. Notons à ce propos l'hypocrisie fatale qui consiste à parler de « franc fort » lorsque le refus de la dévaluation se paie du blocage de l'investissement et de l'explosion du chômage. C'est très exactement la réédition de la «politique du bloc-or » qui a conduit l'industrie française à la crise au cours des années trente. Bonjour la modernité!

Maastricht, c'est ensuite la suppression de toute politique alternative, puisque la création d'un système européen de banque centrale, indépendant des gouvernements mais sous influence du mark, revient en quelque sorte à donner une valeur constitutionnelle à cette politique de change et à ses conséquences monétaires.

Quant à ceux qui voudraient croire qu'une politique budgétaire autonome demeurerait possible, je les renvoie au texte du traité, qui prévoit le respect de normes budgétaires tellement contraignantes qu'elles imposeront à un gouvernement confronté à une récession d'augmenter les taux d'imposition pour compenser la baisse des recettes fiscales et maintenir à tout prix le déficit budgétaire à moins de 3 p. 100 du PIB.

Enfin, et je souhaite insister sur ce point, la normalisation de la politique économique française implique à très court terme la révision à la baisse de notre système de protection sociale, qui va rapidement se révéler un obstacle rédhibitoire, tant pour l'harmonisation que pour la fameuse « conver­gence » des économies. »

La critique de Philippe Seguin est encore plus radicale puisqu’il juge inconstitutionnelle la décision de faire adopter le projet de loi constitutionnelle nécessaire à la ratification du Traité par l’Assemblée et non par un référendum populaire :

« C'est en tout cas avec gravité que je viens inviter cette assemblée à opposer l'exception d'irrecevabilité au projet de loi constitutionnelle que le Gouvernement nous présente comme préalable à la ratification des accords de Maastricht négociés le 10 décembre 1991 par les chefs d'État et de gouvernement des pays membres des communautés européennes et signés le 7 février dernier.

Mon irrecevabilité se fonde sur le fait que le projet de loi viole, de façon flagrante, le principe en vertu duquel la souveraineté nationale est inaliénable et imprescriptible, ainsi que le principe de la séparation des pouvoirs, en dehors duquel une société doit être considérée comme dépourvue de Constitution . » ( Le Traité lui-même a bien été ratifié par référendum avec 51,05% des voix).

On n’a pas entendu Philippe Seguin en 2005 lors du débat sur le TCE mais on peut penser que son discours pour la France a du lui chatouiller la mémoire.

Nombre d’économistes s’interrogent aujourd’hui sur la politique de l’UE et la pertinence de l’euro tels le groupe des Economistes Atterrés ou le prix Nobel d’économie Paul Krugman.

Ce dernier, dans ses chroniques à la radio et télévision belge RTBF, compare en effet les situations de l’Indonésie en 1998 et de la Grèce en 2008 :

« Comparons maintenant avec les résultats de la Grèce, où sa production a chuté de plus de 20% depuis 2007 et est toujours en chute libre. Personne ne sait quand la relance va se produire et je suis d’avis que peu d’observateurs s’attendent à voir l’économie grecque revenir à des niveaux d’avant crise durant cette décennie…

Pourquoi les choses sont-elles si terribles cette fois-ci ? L’une des réponses, c’est que l’Indonésie avait sa propre monnaie et que la chute de la rupiah fut finalement une très bonne chose. Pendant ce temps, la Grèce est piégée par l’euro. Cependant, l’on peut ajouter que les dirigeants politiques étaient plus souples dans les années 90 qu’ils ne le sont aujourd’hui. Le Fonds Monétaire International demanda au départ de dures politiques d’austérité en Asie, mais fit rapidement machine arrière. Cette fois-ci, les exigences placées sur la Grèce et d’autres pays endettés ont été dures et sans relâche, et plus l’austérité échoue, et plus l’on exige que du sang soit versé. ».

On ne peut ignorer un tel avis sans d’abord prendre le temps d’en débattre.

Tous ces débats sur la construction Européenne, sur le rôle de la BCE, de l’euro, de la mondialisation dérégulée, ne peuvent plus être ostracisés par la classe politique et médiatique dominante.

Il faudrait que les futures élections européennes de 2014 permettent d’ouvrir de véritables débats sur ces questions et que l’on oublie un instant le « terrorisme intellectuel » évoqué par Philippe Seguin.

Sinon le redoutable « homme providentiel » craint par Pierre Mendés France pourrait bien revêtir la figure de Marine Le Pen et ce ne sont pas les électeurs de Brignoles ni le tout récent sondage Ifop sur les européennes qui viendront le démentir.

Tag(s) : #economie politique